forge et pigment


Vivian Véteau
La forge et le pigment

L’art en fusion
Sur la petite place centrale du bourg de Carla-Bayle, en Ariège, une oeuvre
monumentale de plusieurs mètres de haut, posée sur le pignon d’une grande maison, attire l’attention. Il faut s’approcher pour voir vraimentet comprendre comment cette fresque a été réalisée. Il ne s’agit pas d’une peinture murale, ni d’une oeuvre sur bois, mais d’une immense fresque sur métal ; et pas un métal uni sorti d’usine et bien lisse, mais un support métallique constitué de métaux de toutes sortes, aplatis, emboutis, agglomérés, pour constituer un fond accueillant ensuite le talent de l’artiste. Une tour-antenne, constituéede divers objets superposés et reliés entre eux, sur fond de ciel brumeux, apparaît au premier plan ; elle doit émettre à des fréquences mégaherziennes, en direction de l’autre côté de l’univers ; derrière, une montagne aux crêtes bleuies se détache sur fond d’azurite nuageuse.sur fond d’azurite nuageuse.

A droite de l’antenne-totem, une sorte de building de tôles rouillées, dans le style du Palais de la Culture et de la Science de Varsovie (Pałac Kultury i Nauki), au pied  duquel se tient debout 
un petit ours en plastique. Ici et là, placés judicieusement, un moulinet de plage, une grille de barbecue (peut-être, tant tout est détourné, remanié, transformé, trans-figuré), et d’autres objets, hétéroclites.

A gauche, on pourrait penser à une sorte d’église, avec son portique rehaussé d’une
rosace, un disque CD comme porte d’entrée, d’allure générale un peu bosniaque, reliée
au ciel par des relais de zircon sur fond d’azurite.
Le ciel est inversé ; la scène se reflète au pied du palais, semble vaciller, ou surgir ; et
au-dessus la montagne s’impose, à la fois protectrice et infranchissable.
Autant dire un tableau où le rêve explose, comme les peintres surréalistes en ont
parfois réalisés, avec un réel formel mais déformé, lisible mais ininterprétable,
plastique et poétique. La composition dans son ensemble est en fait assez abstraite,
mais le réel ressurgit de toutes sortes d’endroits, subtil, allusif, mais indiscutable.
L’artiste signe en bas à gauche : KOVEL
En se retournant sur la place, dans un angle, la ‘Galerie de la Place’, dont les contre
vantaux sont ornés de deux demis tableaux de Kovel, ouvre sur un espace dont les
murs présentent les oeuvres de l’artiste.
Au Carla-Bayle (ainsi nommé du fait d’être le village de naissance du philosophe
Pierre Bayle) les ateliers d’artistes et les galeries sont flores ; une vingtaine de lieux au
moins, disséminés partout dans ce petit village ariègeois, qui en font un nid d’artistes
original et connu pour ses saisons estivales. Kovel s’y est installé depuis plusieurs
années, et chaque été, il y présente ce qu’il a ‘fabriqué’ dans son atelier-grange de
Montfa, son coin de nature où il travaille la matière.
Christoph Kovel vous accueille sobrement, discret, apparemment timide ; Kovel est
surtout un taiseux ; il ne s’embarrasse pas de bavardages inutiles, l’essentiel lui suffit,
et il le dit dans ses tableaux.
Petit tour de galerie.
Kovel travaille clairement avec des matériaux de récupérations, qu’il ramasse un peu
partout, où ça tombe. Ces matières secondaire redeviennent premières, et dès qu’elles
sont collectées, sont trans-formées, réformées puis reformées dans l’atelier-forge de
Montfa.
A la manière des peintres du Nouveau Réalisme qui utilisaient des objets prélevés dans
la réalité de leur temps, comme les ready-made de Duchamp ou les accumulations
d’Arman, Kovel recycle des vieilles tôles rouillées, des boîtes de conserve, des objets
manufacturés en toutes matières, des crémaillères, loquets de portes, tout ce qui peut
ensuite être frappé par un marteau, sur l’enclume, ou découpé à la cisaille. Dans la
lignée des forgerons antiques, martelant, aplatissant, cisaillant, il contraint le métal,
l’emboutit, le décollette, pour en obtenir une sorte d’amalgame, d’aggloméré
métallique, une surface bosselée sur laquelle il va laisser libre-court à son imagination
et à sa maîtrise des pigments sur ce support atypique, recyclant le ready-made luimême,
re-pigmentant l’amas métallique pour en faire une oeuvre insolite, très originale.
C’est l’onirisme alors qui prend le relais, le réel fantomatique qui s’accomplit, le rêve
qui s’épanouit, l’imaginaire qui s’épanche.
Kovel, dans la veine du surréalisme, semble libéré des morales qui contraignent et des
académismes qui empêchent d’agir, qui nuisent à la force créatrice : taiseux mais
ferme et déterminé dans son projet et ses représentations du monde.
Il s’adresse à la folie et à l’inconscient de chacun, et en même temps, un peu à
l’exemple des artistes de l'Arte Povera, on sent dans la démarche une défiance à
l'industrie culturelle et plus largement à la société de consommation.
Mais sans doute par une sorte d’acuité particulière, je perçois, dans certains aspects de
son travail, les signes d’une recherche formellement abstraite, et une liberté
d’expression largement lyrique ; dans certains tableaux de Kovel il y aurait une
tendance marquée à l’abstraction lyrique.
Cependant je ne suis jamais favorable à faire des classements de genre et des
rangements de styles, pas plus qu’à entretenir un esprit de chapelle. Par ailleurs je ne
suis pas sûr que Kovel aime à être mis en boîte, il aurait plutôt tendance à les aplatir.
Cela dit, certaines formes de néo-expressionnisme, d’autres de post-surréalisme,
certaines d’abstrait post-moderne, sont des cousines germaines de l’abstraction
lyrique, et je pense que des tendances picturales proches peuvent cohabiter dans la
même sphère artistique.
En tout cas, j’aime cette forme d’abstraction où le réel s’invite, où l’artiste s’est
‘lâché’ gestuellement, où il a mis émotion et sueur, frayeur rétrospective et doute,
convoquant ici ou là une forme du réel, plus ou moins figurative, plus ou moins
onirique ou fantomatique, associant une vision astronomique de l’univers à un voyage
introspectif d’une profondeur inattendue.
Il en résulte chez Kovel des peintures en forme de bas-relief, spectacles magiques
d’oxydo-réduction picturale, où les cations métalliques oeuvrent en secret à l’éclat des
couleurs, faisant alliage (alliance) de la peinture et du métal, redonnant à la matière
récupérée son éclat originel, à l’époque où elle était encore minerai, avec ses couleurs
sauvages et ses tons de trémolite, ses reflets de tourmaline, redonnant vie, par une
alchimie originale, à des rebuts qui n’en demandaient pas tant. Le tour est fort,spectaculaire, Le tour est fort, spectaculaire, éclatant.


A l’aube du grandoeuvre, par l’opération de transmutation alchimique préparée dans le creuset de Montfa, on assiste à des levées d’astres ignorés derrière des horizons de montagnes inconnues : renaissance du métal météoritique originel, fusion moléculaire du minéral avec le métallique, dans l’athanor où s’épanouissent les Soleils.

Selon les tableaux, le béryl capte le corindon, le mica s’insinue dans le grenat
almandin, et le pyrope rouge ruse avec la malachite. Le métal martelé redevient paroi
minérale, veines de roches ici, laves en fusion, plis et strates minéralogiques dans cet autre.

Chaque oeuvre donne une curieuse impression de légèreté, d’évasion, de liberté, alors
que le support de métal doit faire son poids de vieilles casseroles.
Si mes informations sont bonnes, Kovel donne une touche de finition à ses oeuvres
par l’application de cire à la paraffine, cuivre, reliefs de graviers,
lèvres dece qui leur donne cet éclat et cette patine si particuliers. Scarabées mordorés, cuirasses d’émail, grès et tissus, forment un bouclier d’airain.

Plis et replis de zinc ou de cuivre, reliefs de graviers, lèvres de sulfites, se répartissent l’espace ; des cristaux d’olivine l’éclairent. Un ciel d’atacamite dans le lointain boursoufle des
montagnes de sulfate. De l’or liquide coule d’un trou de lumière, entre les petits carrés imprimés de signes indiens. Et des cobalts pleurent. A l’horizon barré d’un ciel rougeoyant, chargé de sable, des portes monumentales barrent l’entrée d’une ville, ou d’un désert, comme les remparts pharaoniques d’une cité tatare, ou des falaises cyclopéennes.

 Des montants d’acier verrouillent un lieu d’un
autre espace et d’un autre temps. La nature y est surnaturelle, aucune trace de vie dans
ce maelström métallique, dans cet univers minéral, et pourtant, derrière la falaise de
béryl émeraude, la vie d’un autre monde est une hypothèse à vérifier.
Kovel ne se contente pas, comme Arman par exemple, de compresser, d’écraser ; il
amende, il ravive, il explore la matière reformée des métaux et objets récupérés, il les recycle en oeuvre d’art.

Kovel rêve des paysages insondables, montre des parcelles insolites de son monde
intérieur ; il faut être visionnaire et doté d’un pouvoir de projection énorme, pour, à
partir de boîtes de conserves, de portières de voitures, de tôles rouillées, d’objets en
plastique ou en résine, de tissus, arriver à une image dotée d’un aussi fort pouvoir de
suggestion, structurée avec subtilité malgré la rugosité du support, dessinée avec force,
et pigmentée comme une acrylique sur toile, dans des tonalités d’émaux de joaillerie,
où les silicates, les spinelles bleues et le willémite se sont unis, sont entrés en fusion
lors de noces vitrifiantes.
Dans une muraille déchiquetée adossée à une montagne fantomatique, une porte
s’ouvre sur le fond diopside d’une ancienne cité perdue ; un personnage (une
silhouette) s’éloigne, seul au pied de la muraille fissurée, sous un ciel de rhodonite
rougeoyante ; il n’y a plus de temps ; seule la matière subsiste, ruinée, et semble
encore en train de muter. Un mystère s’épaissit, alliance du tellure et de la pyrite.
Les paysages, les ciels, les montagnes, sont des thèmes récurrents dans les
compositions de Kovel, mais ce ne sont pas les seuls. Parfois l’artiste s’aventure du
côté de l’infime vu en grossissement, la matière sous microscope : plaquettes,
lamelles, cristaux ? Les tons aurifères laissent apparaître des plaques de mitochondries
métalliques, et l’on se demande quelle binoculaire poétique Kovel a employé pour
révéler cette image. Arbres adamantins, Ecorces métallisées, Troncs de bouleaux cristallins,

Feuillages d’encre rouillée, Fûts opalescents, « couronnés d’une myriade d’étoiles »,
Ciel rutilant, Quelle forêt calcinée ? Sur quel astre mort ?

J’ai brièvement rencontré Kovel dans sa galerie, par deux fois, mais je ne suis jamais
allé dans son atelier-grange. S’il m’avait parlé de ses recherches, expliqué ses
techniques, j’aurai peut-être décrit plus savamment son travail, mais la magie aurait
sûrement disparu. J’aime l’imaginer les manches retroussées, en train de marteler le fer
blanc sur l’enclume ; mais il est possible qu’il utilise aussi des acides pour décaper le
métal rouillé, et on doit sentir de temps en temps l’âpre fumée de la réaction chimique
dans l’atelier. Tous les artistes aiment plus ou moins parler de leur travail, mais ils sont
parfois peu loquaces quand ils considèrent que tout ce qu’ils ont à dire est sur la toile,
en l’occurrence, sur le treillis métallique. Et c’est surement le cas de Christoph Kovel
Cependant nous partageons quelque chose en commun : il a ouvert une galerie en 1981
au Québec, la même année où j’ouvrais la mienne dans le Marais à Paris. Avec Dhoye,
qui en a fait aussi l’expérience, je ne connais pas d’autre artiste qui soit à la fois un
créateur de talent et un galeriste exigeant.
Kovel réalise des oeuvres d’une originalité rare, inclassables, d’une grande force
lyrique et onirique. On peut imaginer certaines influences, nécessairement, qui le
relient d’ailleurs souvent à l’art abstrait lyric, mais il n’est pas possible de le rattacher
à un groupe plutôt qu’un autre ; Kovel est un artiste unique qui ne se laisse enfermer
dans aucune formule ni aucune école, un artiste libre.


Galerie "LA PLACE" (de juillet à sept.)

Cité des Arts
Carla-Bayle